Photo : Claude Truong-Ngoc – Licence Wikimédia Commons

Conseil municipal du 29 avril 2013
Point n°19 : Attribution de subventions à divers organisateurs de manifestations à Strasbourg

Monsieur le Maire, cher-es collègues,

Il y a parmi les subventions qu’il nous est proposé d’attribuer aujourd’hui dans cette délibération, une demande particulière qui aura retenu toute mon attention. Vous l’aurez peut-être compris, il s’agit de la demande de 10 000 euros formulée par l’AMAN 67 (Association pour l’édification d’un Monument à la mémoire des soldats du Bas-Rhin «Morts pour la France» en Afrique du Nord).

Outre le caractère somme toute assez conséquent de la demande, cette demande pose de nombreuses questions sur lesquelles je souhaiterai m’attarder quelque peu.

L’AMAN 67 a récemment déposé des demandes de subvention similaires dans de nombreuses communes du Bas-Rhin. Avons-nous idée du total des sommes recueillies à ce jour par ladite association ? Et dans le même ordre d’idée de quelles informations disposons-nous sur cette association, son objet associatif et son projet, sa date de création, la composition de son conseil d’administration ? …

Ces questions ne sont pas neutres et mériteraient à mon sens d’être explicitées devant le Conseil Municipal, afin que chacun d’entre nous puisse décider en conscience du soutien qu’il accordera, ou non, à cette demande de subvention.

Personne ne peut en effet ignorer que la question de la mémoire de la guerre d’Algérie est un sujet sensible que l’on n’aborde pas à la légère, et qui suscite encore des réactions passionnées, en Algérie comme en France, à gauche comme à droite, chez ceux qui y ont été mêlés directement ou indirectement, chez nos aînés comme chez les plus jeunes. Nombreux sont celles et ceux qui attendent avec impatience l’avènement d’un discours de vérité et de réconciliation cinquante ans après l’indépendance algérienne…

« Opérations de police », « de maintien de l’ordre », « opérations effectuées en Afrique du Nord », « événements »… il aura fallu attendre 37 années pour enfin oser qualifier de guerre l’action de la France en Algérie avant 1962, et le vote à l’unanimité de l’Assemblée nationale le 10 juin 1999 d’une « petite Loi » modifiant le code des pensions militaires et de la mutualité… 37 années pour commencer à traiter cette « gangrène de l’oubli » qui selon les mots très justes de Benjamin Stora mine la société française plusieurs générations après les faits…

Et pourtant, malgré cela, il aura fallu attendre le mois de décembre 2012, soit cinquante ans après l’indépendance algérienne, pour que la France reconnaisse le 19 mars comme « journée nationale du souvenir et de recueillement à la mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie ».

Ce processus long, et les conflits mémoriels qu’il active et réactive au fil des ans, on le voit bien y compris ici même en Alsace, montre bien à quel point le sujet est sensible, délicat et à quel point nous devons peser au trébuchet nos déclarations, nos actes et nos votes.

Si la demande de l’AMAN 67 peut paraître légitime de prime abord, il est de notre droit, voire de notre devoir, en tant que financeur mais aussi en tant que commune destinée à accueillir sur son territoire, dans l’un de ses parcs ô combien fréquenté par les strasbourgeois dans leur diversité, d’interroger le sens de ce monument et le message qu’il s’apprête à porter sur notre territoire…

Et c’est bien là que le bât blesse… Alors que la France vient de reconnaître une « journée nationale (…) à la mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie », est il opportun de contribuer à l’érection d’un « monument à la mémoire des soldats bas-rhinois « Morts pour la France » en Afrique du Nord » ?

Je ne le crois pas !

 Pour deux raisons…

La première relève de l’historicité (Geschichtlichkeit) de la guerre d’Algérie, c’est à dire de la reconnaissance de faits historiques comme ayant bel et bien eu lieu et ne relevant ni du mythe, ni de la légende ou d’une autre subjectivité… Oui, ce qui s’est passé en Algérie entre 1954 et 1962, et même avant et après est bien une guerre, une guerre de libération nationale ou d’indépendance pour le peuple algérien, une guerre de décolonisation qui n’osait pas dire son nom pour la France… avec son cortège de d’atrocités, d’horreurs, de mensonges… dont tous auront été victimes…

Et ceci m’amène à la seconde raison : si les appelés, rappelés morts en Algérie méritent bien évidemment que l’on honore leur mémoire, et je n’ai aucune réserve avec ceci, est ce vraiment honorer leur mémoire que de ne pas dire pourquoi ils sont morts et dans quel cadre ?

Combien savaient ce qui se passait de l’autre côté de la Méditerranée lorsqu’ils y ont été envoyés ? Combien adhéraient au projet colonial de la France en Algérie ? Combien avaient conscience de la réalité coloniale algérienne qu’on leur demandait par leur présence et leur sacrifice de préserver ?

Bien peu en vérité et nombreux sont ceux qui ne s’en sont pas relevés au sens propre comme au sens figuré… Alors « morts pour la France » ? Peut-être, mais plus sûrement morts pour des objectifs politiques et militaires inavouables que nous aurons mis cinquante ans à formuler et que nous n’avons pas à ce jour admis…

« Toutes les vérités tues deviennent vénéneuses ! » nous disait encore récemment Christiane Taubira…

Alors pourquoi se limiter dès lors aux « soldats bas-rhinois » et ne pas honorer dans un même mouvement et sur un même lieu l’ensemble des victimes, « civiles et militaires », comme le dit la Loi, qui ont été victimes de cette politique coloniale et de son déni ?

Soldats de métier, appelés et rappelés du contingent, harkis, insoumis, déserteurs, objecteurs, porteurs du valise, militants, combattants, simples civils, victimes de la torture qu’ils soient membres du FLN et du MNA ou non… Tous, je dis bien tous, sans exception aucune auront été pris dans un conflit dont les dimensions leur échappaient largement, et méritent de ne pas être oubliés aujourd’hui.

En tant qu’écologiste, je fais partie de ceux qui considèrent que le devoir de vérité et de mémoire est une dette que nous avons contractée auprès de nos aînés et que nous devons acquitter auprès des générations futures.

Car ce devoir de vérité, et de réconciliation, a aussi des conséquences sur le vivre ensemble à Strasbourg aujourd’hui… et demain…

Nous sommes bien placés à Strasbourg pour le savoir, le monument aux morts de la guerre 1914-1918, situé place de la République ne porte-t-il pas comme seule inscription « À nos morts » sans mentionner la patrie pour laquelle les soldats sont tombés ? Ne s’inscrit-il pas dans la tradition des monuments aux morts dits pacifistes ?

Ne pourrions nous avoir à Strasbourg concernant la guerre d’Algérie la même audace que ceux qui autour du Président Albert Lebrun inaugurèrent ce monument en octobre 1936, la date n’est pas anodine, et faire de ce monument une pierre de l’édifice de la réconciliation ?

C’est pourquoi Monsieur le Maire, chers collègues, et au vu de ces considérations, j’aimerai, avant de voter en faveur de cette délibération, avoir l’assurance que nous interviendrons auprès de l’AMAN 67 pour faire évoluer son projet dans une direction plus ouverte et conforme aux valeurs d’humanisme qui sont les nôtres avant d’en autoriser l’installation au Parc de la Citadelle…

Et ce, afin que cette stèle commémorative, ô combien nécessaire, puisse rendre l’hommage qui leur est dû à l’ensemble des victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie sans distinction aucune…

Et que maudite soit la Guerre !

Monsieur le Maire, cher-es collègues, je vous remercie…