Il est toujours délicat de se lancer dans une analyse « à chaud » d’un scrutin comme ces européennes 2019, et ce d’autant plus que les cadres d’analyse politiques traditionnels sont en recomposition depuis plus d’une dizaine d’années maintenant en France comme en Europe, mais aussi dans notre belle ville de Strasbourg.

C’est pourtant un exercice nécessaire pour qui veut comprendre un monde qui va vite, refuse de se résigner à « l’horizon indépassable du libéralisme économique », et appelle de ses vœux l’émergence d’une force politique qui saurait rassembler autour d’un projet ambitieux qui sache répondre à l’urgence écologiste et aux crises démocratique et sociale, ce qui est mon cas.

Quels sont dès lors les principaux éléments à retenir du scrutin européen d’hier ? Mon analyse en trois temps …

1. Au niveau européen, quoi de neuf sous le soleil vert ?

- la participation électorale est d’un bon niveau le « désamour » à l’égard de l’Europe n’est pas avéré dans de nombreux Etats membres. Cette hausse de participation semble même due à un sursaut d’un électorat écologiste et de gauche qui refuse de sacrifier le projet européen malgré ses dérives libérales annoncées.

- le raz de marée nationaliste n’a pas eu lieu bien qu’ils progressent dans certains Etats membres (notamment en Italie) et que le PPE compte en son sein des élu.es dont le profil relève plus de l’extrême-droite que de la démocratie-chrétienne, ce n’est pas en scoop (notamment en Hongrie et en Pologne).

- « l’arc majoritaire européen » historiquement structuré autour d’une alliance entre le PPE (libérax conservateurs) et le PSE (sociaux-libéraux) est certes fragilisé mais nullement remis en cause. Au vu des résultats connus à ce jour, cette coalition pourrait s’élargir aux libéraux de l’ALDE (libéraux pur sucre), ce qui n’est pas franchement une bonne nouvelle, ni en matière économique et sociale, ni dans la gouvernance ordinaire du PE, ni, enfin et surtout… pour le profil de la future commission européenne

- le vote écologiste progresse dans l’électorat, ce qui est très positif, mais les 70 élu.es du groupe Vert ne sont pas franchement en mesure de bousculer la donne, même si je ne doute pas un instant de leur capacité à faire bouger les lignes sur les grands dossiers environnementaux. Ils l’ont prouvé par le passé et il n’y a aucune raison que cela change. Espérons que les sirènes libérales ne les entraînent pas dans des alliances contre-nature…

- la gauche de la GUE est aujourd’hui en miettes du fait des divisions nationales et transnationales. Cela ne présage rien de bon en matière sociale mais devrait interpeller les acteurs de cette division et les amener à se remettre un peu en question… A voir même si la GUE survivra à ce massacre pourtant annoncé…

A suivre de très près donc, les recompositions des groupes politiques au PE, et surtout l’élection de la future commission européenne qui donnera le ton des combats écologistes et sociaux à mener dans les années à venir. En Europe on ne lâche rien, mais les cinq années à venir devront être mises à profit d’un aggiornamento global si l’on veut un jour reprendre la main sur ces institutions et envisager des jours heureux…

2. En France le chamboule-tout inauguré en 2017 continue…

Pour se concentrer sur l’essentiel, plusieurs éléments à retenir :

- le taux de participation exceptionnel pour une élection européenne de près de 50 % vient déjouer tous les pronostics et c’est une belle surprise. Même si il ne doit pas nous faire oublier qu’un électeur sur deux n’a pas fait le déplacement (ce qui reste préoccupant) et même si, et c’est important, nous devons avoir en tête que si cette hausse de participation a globalement profité aux « pro-européens » comme ailleurs en Europe, tous les candidats, y compris les moins fréquentables, ont vu leur nombre d’électeurs progresser…

- le score des écologistes est évidemment à saluer et je m’en réjouis. Comme tous les dix ans depuis 1979 ils font une percée en voix et en score et retrouvent la 3e place sur les marches du podium électoral, comme en 2009. Comme en 1989 et 2009 le contexte global montre clairement où se situent les attentes d’un électorat de gauche inquiet pour la survie de la planète. Mais contrairement à 1989 et 2009, et parce que les mêmes causes produisent souvent les mêmes effets, ils devront être vigilants, et sans bouder leur plaisir légitime au vu de ce résultat, ne pas céder aux sirènes de la « croissance verte », ni à la tentation de l’hégémonie par l’autonomie, mais bien participer à une recomposition de fond pour faire enfin émerger une alternative écologiste ET sociale dans ce pays…

- la recomposition du paysage politique national se poursuit dans la lignée du chamboule-tout inauguré en 2017. LR et le PS (malgré son faux nez) sont relégués aux marges, LaRem occupe la place laissée vacante au centre par les libéraux-conservateurs et les sociaux libéraux… Bref, rien de neuf sous le soleil si ce n’est que le haut niveau du parti présidentiel (mâtiné du renforts de transfuges d’EELV) doit interpeller à gauche, notamment sur la nécessité de dépassement des égoïsmes partisans et du tout à l’ego pour construire ensemble une alternative susceptible de desserrer l’étau dans lequel nous sommes pris. Une petite touche d’optimisme ? LaRem reste un colosse aux pieds d’argile qui ne dépasse pas son score du 1er tour de la présidentielle et profite surtout de l’absence de projet mobilisateur à gauche… comme du ralliement in extremis d’ex EELV sous la houlette de DCB…

- l’extrême droite confirme sa première place aux européennes, comme en 2014, ce qui est d’autant plus inquiétant que la participation électorale est plus élevée qu’il y a 5 ans. Il s’agit donc bien d’un enracinement durable et en progrès qui doit nous interpeller à tous les niveaux. Les ingrédients de ce résultat (crise sociale, mépris démocratique et trop peu de prise en compte des dimensions sociales de la transition écologique…) sont toujours sur la table et ce n’est pas le parti de gouvernement actuel (qui se satisfait fort bien de ce face à face mortifère qui lui garantit une majorité relative) qui dira le contraire…

- à « gauche », enfin, deux éléments saillants : le score décevant de la FI (qui maintient cependant son niveau de 2014 et en voix progresse un peu) mais la satisfaction (peut être un peu mesquine) de les voir devant l’alliance PS/PP et surtout de voir des personnes de qualité comme Manon Aubry entrer au Parlement européen. A titre personnel, je reste fier d’avoir contribué à cela… Ce résultat interpelle malgré tout sur le fait que personne décidément ne peut aujourd’hui prétendre à l’hégémonie à gauche, même si certains ont une longueur d’avance certaine sur la proposition d’une alternative programmatique bien construite. FI reste pour l’électeur très identifiée à gauche en dépit de la qualité écologiste de son programme. Ce n’est pas un tort, loin de là, mais un point d’attention non négligeable pour demain…

- à « gauche » toujours, je retiendrais surtout l’échec lourd de conséquences des vrai-faux porte-parole de la vraie-fausse unité de la sociale écologie dont personne ne sort ni grandi ni vainqueur au final. Qu’il s’agisse du PCF, de PP ou de Génération.s, tous nous ont vendu un discours sur l’unité derrière leur seul étendard pensant éliminer la concurrence et sortir seuls du chapeau électoral… C’est un échec. PP n’aura réussi qu’à maintenir le PS sous respiration artificielle (et je ne suis pas certain qu’il faille s’en réjouir), le PC et Génération.s n’auront réussi, eux, qu’à se neutraliser mutuellement et à affaiblir mécaniquement une dynamique à gauche qui aurait pu se construire autrement et avec d’autres. C’est mortel car cela laisse la part belle aux libéraux en Europe et à LaRem par chez nous et retarde d’autant l’émergence d’une alternative écologiste et sociale crédible. Il va falloir que certains s’interrogent sur leurs responsabilités comme sur les solutions qu’ils comptent apporter à l’avenir sans reproduire à l’infini la tragi-comédie de l’unité impossible !

La route reste longue donc, mais rien n’est impossible et le mouvement de fond qui s’est engagé en 2017 semble bien être amené à se poursuivre et à s’amplifier. Nous tournons enfin la page des années Mitterrand et de l’Union de la Gauche pour entrer enfin dans le XXIe siècle politique :

Malgré quelques soubresauts le parti socialiste est à l’agonie et aura réussi à se couper définitivement de traditionnel de classes moyennes et classes populaires. La voie est libre pour que les écologistes (si ils sont malins) puissent occuper durablement cet espace de centre gauche comme en Allemagne.

Reste (et ce n’est pas une mince affaire j’en conviens) à concrétiser et à agréger « à gauche » de rassemblement de l’ensemble des tenants d’une véritable écologie sociale et populaire dont personne ne peut aujourd’hui réclamer à lui seul l’exclusive, je le crains. Là aussi il faudra être malins et unitaires pour deux…

Ce mouvement de fond qui voit aujourd’hui EELV occuper à gauche un espace plutôt « réformiste » et FI une place centrale dans un espace plutôt « radical » me parait bien engagé et laisse au final entrevoir des possibles encourageants à condition de savoir se retrousser les manches et de ne pas se tromper d’adversaires.

3. Et à Strasbourg, mon amour ? Vivement demain !

A Strasbourg, chacun en conviendra la situation est particulière, complexe et mérite d’être un peu analysée dans le détail.

Certes, LaRem arrive largement en tête (27,75 %), suivie d’Eelv (20,68 %) puis du RN (12,77%), du PS/PP (7,7%), de LR (7,29%) et de FI (6,89%) pour ne retenir que les listes qui passent les 5 % de suffrages exprimés…

Par ailleurs, si l’on compare ce qui est comparable (un scrutin européen avec un autre), on obtient en voix les résultats suivants : LR perd 6000 voix entre 2014 et 2019, le PS 8000, l’Udi 6000, alors que le RN reste relativement stable (+ 200 voix), que FI progresse malgré la présence du Pcf (+2000 voix auxquelles on pourrait ajouter les 1048 voix rassemblées par Ian Brossat) et que les écologistes doublent presque leur score (+7000 voix)

Que retenir de cela ?

- si il est incontestable que LaRem confirme son ancrage à Strasbourg et s’enracine au centre en réussissant à rafler la mise aussi bien auprès d’un électorat traditionnellement ancré au centre-droit (à la Robertsau) ou au centre gauche (au centre ville et alentours), une analyse rapide laisse entrevoir que ce bon résultat est dû pour l’essentiel (aux 2/3 au moins) à une forte mobilisation de l’électorat de centre-droit (Udi-Agir-Modem) en faveur de Nathalie Loiseau et dans une moindre mesure du centre gauche (ex-Ps) ou d’un électorat macroniste pur jus résiduel. C’est à retenir pour l’avenir… rien n’est joué et beaucoup est entre les mains de la droite centriste n’en déplaise aux transfuges de la gauche sociale libérale…

- comme en 2009 où Eelv tutoyait déjà les 20 % à Strasbourg sous la houlette de Sandrine Bélier, le bon résultat des écologistes semble quant à lui dû à une forte mobilisation d’un électorat de centre gauche en désamour du Ps, électorat que la présence de Raphaël Glucksmann n’aura pas réussi à remobiliser. Savoir si cet électorat sera fidèle aux écologistes dans les années à venir est au mieux une gageure… et un défi à relever…

- à souligner aussi, le résultat de Manon Aubry, qui, bien que moins élevé qu’espéré révèle une progression significative en nombre de voix que nul ne saurait balayer d’un trait de plume. Il montre aussi qu’au-delà du match annoncé entre le centre droit de LaRem et le rassemblement d’une écologie de centre-gauche, une autre voie est possible, nécessaire même, si l’on veut éviter à Strasbourg la chronique d’une débâcle annoncée…

- enfin, pour finir par une note optimiste qui n’est pas que pure fiction, chacun aura remarqué qu’en nombre de voix à Strasbourg, Eelv et Fi font quasiment jeu égal avec LaRem à ces européennes et que si l’on y ajoute les voix de Génération.s et du Pcf, le résultat obtenu est plus élevé que celui obtenu par la liste socialiste au premier tour de l’élection municipale de mars 2014

Je dis ça je ne dis rien, mais je pose ça là pour demain. Chacun en tirera les conclusions qu’il voudra…

La majorité municipale strasbourgeoise a éclaté en 2017, et même si nous sommes quelques un.es à ne pas avoir renoncé, force est de constater que la réalisation à marche forcée du Gco, la mise en place d’un arrêté anti-mendicité au centre ville ou le traitement indigne des personnes qui vivent aujourd’hui à la rue sont très éloignées de nos valeur et des attentes qui se sont exprimées hier dans l’électorat strasbourgeois

Dans une situation de crise sociale profonde et de prise de conscience sans précédent des enjeux de l’urgence écologique il va bien falloir redoubler d’énergie et faire preuve d’abnégation pour proposer une alternative citoyenne écologiste et sociale crédible à Strasbourg.

Me concernant ma religion est faite et l’horizon qui se dessine suffisamment désirable pour me motiver…

#Chiche ?
#VivementDemain !

Strasbourg, le 27 mai 2019